Violettes









Rien qu'une touffe de violettes pâles, une touffe de ces fleurs faibles et presque fades, et un enfant jouant dans le jardin...

Ce jour-là, en ce février-là, pas si lointain et tout de même perdu comme tous les autres jours de sa vie qu'on ne ressaisira jamais, un bref instant, elles m'auront désencombré la vue.
Fleurs parmi les plus insignifiantes et les plus cachées. Infimes. A la limite de la fadeur. Nées de la terre ameublie par les dernières neiges de l'hiver. Et comment, si frêle, peuvent-elles seulement apparaître, sortir de terre, tenir debout?
Dans la liturgie de l'année, plus constante, un peu plus éternelle que l'autre- qui d'ailleurs se défait -, elles ont leur place comme l'heure de prime dans la journée des reclus. Une heure où l'on ne peut parler haut. Pour les entendre, il faut déplacer de l'ombre. Etre sorti des cauchemars. Défait de ses bandelettes.
Ou n'est-ce pas plutôt que leur vue nous y aide ? "Je ne cueillerai pas les fleurs", dit l'Épouse du Cantique spirituel : cela signifie qu'elle se refusera certaines joies brèves pour une autre, réputée plus haute et plus durable. Ce refus n'empêche pas que les fleurs, même incueillies, ont été nommées dans le poème, qu'elles y sont limpidement présentes comme une beauté éparse au-delà de laquelle on ne pourrait sûrement pas aller sans l'avoir d'abord aimée.
Flèches à la tendre pointe, incapables de poison .
(Effacer toutes les erreurs, tous les détours, toutes les espèces de destructions ; pour ne garder que ces légères, ces fragiles flèches-là, décochées d'un coin d'ombre en fin d'hiver.)
L'infime, qui ouvre une voie, qui fraie une voie; mais rien de plus. Comme s'il fallait bien autre chose, qui ne me fut jamais donné, pour aller au-delà.
Frayeuses de chemin, parfumées, mais trop frêles pour qu'il ne soit pas besoin de les relayer dans le noir et dans le froid.


                                       
                                Philippe Jaccottet




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