Le train de nuit


Oh ! long train de nuit,
souvent
du Sud en direction du Nord,
au milieu des ponchos mouillés,
des céréales,
des bottes que la route raidit,
en Troisième,
tu as déroulé la géographie.
C'est peut-être alors que j'ai commencé
la page terrestre,
que j'ai appris les kilomètres
de la fumée,
l'étendue du silence.



Nous passions Lautaro,
des chênes, des champs de blé, une terre
à la clarté sonore, à l'eau
victorieuse :
les longs rails continuaient très loin,
et plus loin les chevaux de la patrie
traversaient
des prairies
argentées,
soudain
le haut pont du Malleco,
fin
comme un violon
de fer clair,
puis la nuit, et ensuite
le Train de nuit
qui roule, roule entre les vignes.



Ils étaient différents, les noms
au-delà de San Rosendo
Où s'assemblaient
pour dormir toutes les locomotives,
celles de l'Est, celles de l'Ouest,
celles qui venaient du Bio Bio,
des faubourgs,
du port délabré de Talcahuano
et même celles qui apportaient enveloppés dans une vapeur verte
guitares et noble vin de Rancagua.
Là dormaient
les trains
dans le noeud
ferrugineux et gris de San Rosendo.



Aïe ! petit étudiant
tu changeais
de train et de planète,
tu entrais
dans de pâles cités de brique crue,
de poussière jaunâtre et de raisin.
A l'arrivée en gare, des visages
à l'emplacement des centaures,
n'amarraient plus des chevaux mais des voitures,
les premières automobiles.



Le monde se faisait plus doux
et quand
je me pris à regarder en arrière,
il pleuvait
et mon enfance se perdait.
Le Train strident entra
à Santiago du Chili, capitale,
et alors je perdis les arbres,
des faces blêmes
descendaient les valises ; je vis pour la première fois
 les mains du cynisme :
je me mêlai à une foule qui gagnait ou perdait,
je me couchai dans un lit qui n'avait pas appris à m'attendre,
fatigué, je dormis comme une souche,
et je sentis, à mon réveil,
une douleur de pluie :
quelque chose me scindait de mon sang
et quand je sortis, apeuré,
dans la rue,
je sus, car je saignais,
qu'on avait coupé mes racines.



 Pablo Neruda

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